Déjà vu, faux pas, rendez-vous, joie de vivre… Ces expressions nous sont parfaitement familières. Mais saviez-vous qu’elles le sont aussi pour de nombreux anglophones ? Il suffit de lire un article dans la presse britannique, d’écouter une conversation ou de regarder une série américaine pour tomber sur un mot français employé tout naturellement au milieu d’une phrase anglaise.
Et le plus étonnant, c’est que ce phénomène va bien au-delà de quelques expressions élégantes empruntées à la langue de Molière. L’anglais possède en réalité un nombre considérable de mots issus du français. Certains ont conservé leur forme d’origine. D’autres ont tellement évolué qu’il devient difficile de reconnaître leur parenté avec notre langue.
Pour comprendre pourquoi, il faut remonter près de mille ans en arrière.
1066 : quand l’histoire de l’Angleterre a changé celle de sa langue
Tout commence, ou presque, avec un événement historique majeur : la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066. À cette époque, la population anglaise parle essentiellement le vieil anglais, une langue germanique très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. L’arrivée des Normands bouleverse progressivement cet équilibre linguistique.
Le français, notamment sous sa forme anglo-normande, devient la langue d’une grande partie de l’aristocratie, de la cour et des milieux du pouvoir. L’anglais continue d’être parlé par la population, tandis que le latin conserve une place importante dans les usages savants et religieux. Pendant plusieurs siècles, ces langues vont cohabiter, se rencontrer et s’influencer. Le résultat est spectaculaire : une multitude de mots français entrent progressivement dans le vocabulaire anglais, notamment dans les domaines du droit, de l’administration, de la guerre et de la vie sociale.
Des mots aussi courants que judge, jury, army, battle ou parliament témoignent encore de cette histoire. L’anglais reste une langue germanique par sa structure fondamentale, mais son vocabulaire s’enrichit considérablement au contact du français. Autrement dit, lorsque nous apprenons l’anglais aujourd’hui, nous retrouvons parfois, sans le savoir, des traces de notre propre histoire.
Ces expressions françaises que les anglophones utilisent toujours
Certains emprunts sont particulièrement faciles à reconnaître puisqu’ils ont traversé la Manche presque sans changer de visage.
Prenons déjà vu. En anglais, l’expression désigne cette étrange impression d’avoir déjà vécu une situation.
Faux pas est également utilisé pour évoquer une maladresse, notamment sociale ou diplomatique. Une remarque déplacée lors d’un dîner, une erreur de protocole ou une parole malheureuse peuvent ainsi être qualifiées de faux pas dans un journal britannique.
L’expression joie de vivre, quant à elle, évoque l’enthousiasme, le plaisir de vivre et une certaine énergie communicative.
Et que dire de rendezvous ? Le mot existe bel et bien en anglais, où il désigne une rencontre ou un lieu de rencontre. Il peut même être employé dans des contextes militaires ou spatiaux, lorsqu’il s’agit de rejoindre un point convenu.
On rencontre aussi savoir-faire, je ne sais quoi, à la carte, bon appétit ou cliché.
Ces expressions sont intéressantes parce qu’elles conservent souvent, aux oreilles des anglophones, une petite coloration française. Parfois élégante, parfois gastronomique, parfois un peu sophistiquée. Comme si emprunter quelques mots au français permettait aussi d’emprunter une certaine image de la culture française.
Mais les mots français les plus surprenants sont ceux qu’on ne reconnaît plus
C’est probablement là que l’histoire devient la plus amusante. Car les emprunts français ne se limitent pas aux expressions que l’on repère immédiatement. Saviez-vous que government est apparenté à « gouvernement », que question vient du français médiéval, ou que beauty est issu d’une forme ancienne de « beauté » ?
Même chose pour language, message, change, office ou people, dont l’histoire passe par le français. Ces mots ont évolué avec le temps, dans leur orthographe, leur prononciation et parfois leur signification. Ils sont aujourd’hui tellement intégrés à l’anglais que personne ne les considère comme des mots étrangers. C’est d’ailleurs le propre des langues vivantes : elles empruntent, transforment et finissent par s’approprier ce qui leur vient d’ailleurs. Et cela fonctionne dans les deux sens.
Nous utilisons quotidiennement des mots comme « week-end », « parking », « marketing » ou « brainstorming », sans nécessairement nous arrêter sur leur origine anglaise. La différence, c’est que les emprunts français à l’anglais sont souvent beaucoup plus anciens que les anglicismes qui nous sont familiers aujourd’hui.
L’étonnante histoire du bœuf, du porc et du mouton
Il existe une curiosité linguistique particulièrement révélatrice de cette histoire commune. En anglais, les animaux et leur viande portent souvent des noms d’origines différentes.
L’animal est une cow, mais sa viande est du beef.
Le pig devient du pork dans l’assiette.
Et le sheep donne du mutton.
Les noms des animaux ont conservé des racines germaniques, tandis que plusieurs termes désignant leur viande proviennent du français médiéval. Cette distinction reflète en partie l’histoire sociale de l’Angleterre après la conquête normande, lorsque les usages linguistiques variaient selon les milieux sociaux.
L’explication est parfois simplifiée en disant que les paysans anglophones élevaient les animaux tandis que les nobles francophones en mangeaient la viande. La réalité historique est plus complexe, mais cette opposition illustre bien la coexistence des deux langues. Et elle offre un excellent moyen de mémoriser quelques mots de vocabulaire anglais !
Quand les mots changent de sens en traversant la Manche
Emprunter un mot ne signifie pas nécessairement lui conserver exactement son sens. C’est même l’une des particularités les plus intéressantes des échanges entre langues.
Prenons le mot entrée. En français, une entrée est généralement le premier plat d’un repas. Mais dans l’anglais américain, entrée désigne très souvent le plat principal. Un Français qui commande une entrée aux États-Unis peut donc avoir une surprise !
Autre exemple : chef. Le mot existe évidemment en français, mais en anglais, il désigne principalement un cuisinier professionnel, et plus particulièrement une personne qui dirige ou travaille dans une cuisine.
Quant à souvenir, il est très couramment utilisé en anglais pour désigner un objet rapporté d’un voyage ou d’une visite.
Ces décalages rappellent une chose essentielle : deux mots qui se ressemblent ne sont pas toujours parfaitement interchangeables. C’est vrai entre le français et l’anglais, mais aussi entre toutes les langues qui partagent une longue histoire.
Apprendre l’anglais, c’est aussi découvrir une histoire commune
Pourquoi s’intéresser à ces curiosités lorsqu’on apprend une langue étrangère ?
Parce qu’elles nous rappellent que les langues ne sont pas des ensembles de règles figées. Elles sont le résultat de rencontres humaines, de migrations, d’échanges commerciaux, de conquêtes, de voyages et de siècles de vie quotidienne. Comprendre l’origine d’un mot peut aider à le mémoriser. Reconnaître une racine française peut faciliter la lecture d’un texte anglais. Découvrir qu’une expression a changé de sens permet aussi d’éviter certains malentendus.
Mais il y a autre chose.
Lorsqu’on commence à s’intéresser à l’histoire et à la culture d’une langue, on ne l’aborde plus tout à fait de la même manière. Elle devient moins étrangère. C’est une dimension de l’apprentissage que nous apprécions particulièrement chez Courzal Academy. Depuis plus de 30 ans, nous accompagnons des personnes qui apprennent les langues pour des raisons professionnelles, mais nous savons aussi que la progression passe par la curiosité, la confiance et le plaisir de découvrir d’autres façons de communiquer.
C’est également tout l’intérêt des séjours linguistiques en Irlande que nous proposons depuis une trentaine d’années : sortir du cadre habituel de l’apprentissage, rencontrer des interlocuteurs dans leur environnement et découvrir qu’une langue ne se résume jamais à son vocabulaire ou à sa grammaire. Elle est aussi une manière de vivre, de penser, de plaisanter et d’entrer en relation avec les autres.
Et demain, quels mots français voyageront encore ?
L’histoire des échanges entre le français et l’anglais est loin d’être terminée. Les deux langues continuent de s’influencer, portées par les voyages, la culture, les entreprises, les médias et les échanges internationaux. Certains mots circulent si facilement que nous finissons même par oublier qu’ils ont une origine étrangère.
Qui n’a pas déjà entendu le fameux « Six Seeeeeeeevvvveeeeeen !!! »
